La La Land, ou l’émerveillement à l’état pur

Je dois vous avouer quelque chose. Je sors de La La Land. Et la seule chose que j’ai envie de dire, c’est qu’il m’a rarement été donné de voir un film qui rend aussi heureux.

Je pourrais m’arrêter là, car cette phrase résume parfaitement l’état de béatitude qui a pris possession de mon corps depuis que je suis rentrée chez moi. Mais je vais quand même faire l’effort de vous expliquer brièvement pourquoi, si bien sûr je trouve par quoi commencer…

La beauté des acteurs ? Une Emma Stone rayonnante et un Ryan Gosling touchant (je ne vais pas dire charmant parce que c’est un adjectif bien trop commun pour le décrire) crèvent l’écran par leur grâce et leur simplicité. Ils nous offrent un ballet d’une sensibilité magistrale, qu’on ne lâche pas des yeux deux heures durant.

La musique ? C’est peu dire. Les thèmes enjoués qui font taper du pied et qui donnent des frissons tant leur mise en scène est juste se mêlent aux mélodies émouvantes que l’on fredonne malgré soi, et la bande originale est déjà un classique qu’il faut ajouter sans plus attendre à sa bibliothèque musicale. (C’est déjà fait pour moi, soit dit en passant !)

La photo ? Damien Chazelle a su bien s’entourer et créer un univers féérique, jouant avec les couleurs comme personne. Lumière, peinture, décors, vêtements, ciel… Rien n’est laissé au hasard, chaque tableau reflétant une ambiance particulière, toujours un peu acidulée, pétillante, gaie. C’est un Los Angeles pop et infiniment romantique qui y est dépeint, de quoi faire rêver !

Je pourrais aussi vous parler des chorégraphies, éblouissantes de fluidité et de technique (on peut souligner l’abnégation des acteurs qui ont passé de longues heures à apprendre la maitrise du piano et des claquettes), des costumes apportant une touche vintage délicieuse dans cet hommage résolument moderne aux grands classiques du genre – le réalisateur s’étant inspiré de l’univers de Jacques Demy et ses Parapluies de Cherbourg.

L’histoire, enfin. Celle d’une rencontre, comme on aime en voir, comme on aime en vivre, que l’on aime aimer. Racontée avec délicatesse et poésie, c’est une histoire qui fait sourire, qui fait rire aussi, qui remplit d’espoir. La La Land donne envie de vivre ses rêves, de mettre un peu de légèreté partout… Et surtout d’apprendre à danser ! (et aussi un peu de refaire sa garde-robe pour devenir aussi classe que Mia et Sebastian).

Ah ! Qu’est-ce que j’ai aimé ce film. Je ne le dirais jamais assez. C’est sublime. Juste sublime.

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BO – La La Land

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La surprenante Danish Girl

Je prends le métro un matin, à peine levée et déjà fatiguée de ma journée. Une fille tient le journal quotidien gratuit, qui pend nonchalamment le long de sa cuisse. Au dos, l’affiche énigmatique de The Danish Girl.
Le visage fin et joliment maquillé  d’Eddie Redmayne m’attire le regard, je le détaille, le fixe, j’ai envie d’en savoir plus.
Un peu plus tard, donc, je découvre que The Danish Girl est l’histoire vraie d’Einar Wegener, artiste Danois qui va devenir Lili Elbe : c’est la première personne de l’histoire à subir une opération pour changer de sexe.

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Imaginez. Dans le paisible et festif Copenhague d’entre deux guerres, en 1929, Gerda et Einar Wegener vivent entre leur chambre et leur atelier de peinture, au rythme des bals et des vernissages, des répétitions de danse de leur amie Oola.
Un jour, Gerda est invitée à un bal, Einar n’aime pas les bals. Mais il veut l’accompagner. Ils décident alors de le travestir en femme, pour le rendre incognito et duper le gratin danois. Mais ce qui n’était qu’un jeu éphémère devient une idée de plus en plus entêtante pour Einar, qui se laisse peu à peu habiter par son personnage féminin, Lili.

Commence alors le parcours intense et, dans un sens, douloureux, d’un homme qui ne se reconnait plus dans son corps, et qui va trouver son salut sous les traits d’une femme, malgré les embuches semées par les médecins qui le prennent pour un fou. De son histoire d’amour qui va tenter de résister à cette transformation profonde, entre incompréhension et désir d’être présent l’un pour l’autre.
Eddie Redmayne et Alicia Vikander livrent ici un jeu brillant, leurs émotions à fleur de peau, révélant toute la difficulté que représente une telle transformation pour un couple, entre dilemmes, sacrifices et joie profonde. Deux êtres qui s’aiment, mais qui ne peuvent plus s’aimer, en quelques sortes. Cela leur a d’ailleurs valu une nomination aux Oscars comme meilleur acteur pour lui, et comme meilleure actrice de second rôle pour elle.

photo-the-danish-girlTom Hooper, réalisateur que l’on avait déjà beaucoup apprécié pour Le Discours d’un Roi, a su les mettre en valeur dans des plans déstructurés, qui accrochent le regard. Les paysages, évidemment, sont d’une poésie rare, bien que le ciel soit souvent gris. Entre les arbres nus, les étendues d’eau et les maisons colorées, on ne peut que tomber amoureux du Danemark, si ce n’était pas déjà fait.

Et puis quand même, gros coup de cœur pour Matthias Schoenaerts, qui fait quelques remarquables apparitions (en toute objectivité, bien sûr).

Les Îles – Philippe Lançon

Un peu de Paris, un peu de Hong-Kong, beaucoup de Cuba.

Voilà où nous emmène Philippe Lançon, à travers ce roman plutôt… déroutant. Il semblerait qu’il soit tiré d’une histoire vraie – c’est du moins ce qu’affirme l’auteur dans le prologue. On en apprend un peu sur lui, son ex-femme, ses regrets, ses amies avocates solitaires qui boivent du vin et de la bière.

Tout au long de la lecture je n’ai cessé de me demander si tout cela était vraiment réel.

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Des personnalités se découvrent au fil de courtes digressions, quelques pages tout au plus. Des personnages qui disparaissent comme ils sont venus, dans un souvenir, celui de l’auteur le plus souvent. On y trouve un peu de mélancolie. De l’admiration parfois. Mais le passé y apparaît toujours comme riche. Il est bon d’en tirer des apprentissages. De se réfugier dans ce qu’il a de rassurant et d’agréable quand le présent n’est plus à la hauteur.

La plupart des expériences survivent par le regret. P 23.

 

L’histoire est aussi – et surtout ? – celle d’une femme, Jad, qui devient folle en voyageant à Cuba. Etait-ce cela le prétexte à l’écriture de ce roman ? Car ce n’est finalement pas vraiment ce que j’en ai retenu.

Pour moi c’est un livre qui donne envie d’être inconséquent. Qui donne envie de vivre et de voyager comme s’il n’y avait pas de lendemain. On voudrait soudain faire l’amour comme on embrasse. Quelque chose de spontané, de fulgurant, d’anonyme. Mais aussi plonger dans la découverte d’un être, l’aimer jusqu’à en perdre un peu de soi et de sa lucidité. Que tout soit question d’ambivalence et d’intensité.

Ici les personnages sont seuls. Voyagent-il parce qu’ils sont seuls, ou sont-ils seuls parce qu’ils voyagent ? C’est la question que l’on se pose. Et il n’y a pas vraiment de réponse. Peut-être se trouve-t-elle sous les pluies chaudes d’Hong-Kong, noyée entre la verdure et les buildings. Ou bien dans la pauvreté crasse et joyeuse de Cuba, dans ce dépouillement étouffant si bien décrit par l’auteur.

 

Les Iles est un tableau. Cuba y apparaît effrayant, Hong-Kong rassurant, Paris inexistant. C’est un portrait de destins entremêlés, de réflexions sur la vie, son sens, les autres.

Que pouvait-on bien chercher dans l’amour, le voyage, sinon ce qu’ils étaient incapables de donner ? P 294.

 

Julien Doré – On attendra l’hiver

#1 – Chroniques : Roman Etudiant France Culture – Télérama 2014

Février rime avec litté(rature).

Oui je sais, ça ne ravira pas tout le monde. Mais il se trouve que je fais partie, pour sa première édition, du jury du Roman Etudiant France Culture – Télérama 2014. Une perspective assez réjouissante, je dois le dire.

C’est également l’occasion de lire à peu près une demie douzaine de livres en un mois. Qui plus est pendant l’année scolaire. Une première !

Mais c’est surtout l’occasion de lire des choses différentes. Et de les faire partager, parce que c’est plus sympa.

 

Un petit rappel des 10 livres en lice pour le concours :

Yannick Haenel – Les Renards pâles – Gallimard

Céline Minard – Faillir être flingué – Rivages

Frédéric Verger – Arden –  Gallimard

Jean-Philippe Toussaint – Nue – Minuit

Philippe Vasset – La conjuration – Fayard

Edouard Louis – En finir avec Eddy Bellegueule – Seuil

Maïlys de Kerangal – Réparer les vivants – Verticales

Lola Lafon – La petite communiste qui ne souriait jamais – Actes Sud

Célia Lévi – Dix yuans un kilo de concombres – Tristram

Jacques A. Bertrand – Comment j’ai mangé mon estomac – Julliard

Autant d’ouvrages éclectiques. Des romans de société, des romans sur l’identité, peut-être des autofictions. Auteurs aguerris ou premières publications. On a l’embarras du choix.

 

J’ai commencé avec Nue, de Jean-Philippe Toussaint.

Dernier volet de la quadrilogie Marie Madeleine Marguerite de Montalte (il faudra que je m’attèle prochainement à lire les trois autres), ce roman est une petite île, quelque chose d’à part. A travers les yeux du narrateur, il nous transporte dans le sillage de Marie, un personnage fort et fascinant. De ces femmes qui portent la grâce en elle. Qui semblent évoluer dans une insouciance pleine de beauté, une insouciance qui les rend inébranlables. Marie est la femme que l’on veut être, que l’on veut aimer.

Jean Philippe Toussaint nous emmène à Tokyo. A Paris. Sur l’Ile d’Elbe. Il pleut souvent. On rencontre des personnages un peu étranges, un peu mystérieux. Et pourtant, ce qu’on retient de ces 170 pages, c’est quelque chose de lumineux.

Ce roman est un roman d’amour, mais un amour subtil. On le ressent plus qu’on ne le lit, et c’est là toute sa force. Et j’ai beau n’en avoir lu qu’un seul sur les quatre, je ne saurais que trop vous conseiller d’aller à la rencontre de Marie. En commençant par le début, cette fois-ci.

 

“Les journées sont toujours affreusement longues et la vie dramatiquement courte” P. 153

Qu’y a-t-il derrière la porte de l’armoire ?

– Elle a les yeux comme des étangs tant ils ont recueilli de larmes, dit-il.
Une larme, puis une seconde roulent sur la joue d’Anna, dans le creux de son cou, sous sa chemise.
– Peut-être devrait-elle en parler, de ses chagrins, s’entend-elle dire.
– C’est ce que je lui ai dit aussi, à la fille que j’ai rencontrée.
– Elle en parlera, dit Anna. Dès qu’elle sera prête.

Il est quatorze heures passées, dehors il fait beau mais un peu froid, et sans voiture, je suis condamnée à rester en ville. Sans même réfléchir mes pas me guident tout droit à la librairie, où je me mets à explorer du bout des yeux ces dizaines de couvertures et de titres, dont plusieurs abritent probablement des petits chefs d’œuvres. Certaines images m’inspirent, je lis les résumés, feuillette quelques pages. L’odeur poudrée du papier flotte partout autour de moi. J’attrape L’armoire des robes oubliées, de Riikka Pulkkinen, j’aime déjà. J’ouvre, page 232, et je lis ces lignes. J’ai fait mon choix.

Les 80 premières pages nous emmènent à la rencontre des personnages principaux. L’auteure distille les indices avec parcimonie, les personnalités se dévoilent lentement, mystérieusement. On veut en savoir plus. On veut tout savoir d’Elsa, la grand-mère atteinte d’un cancer. De Martti, son mari peintre. D’Eleonoora, leur fille dont la rigueur doit cacher quelque chose. De leurs petites filles enfin, Maria et surtout Anna – quel est ce chagrin qui l’a forcée à  rester allongée onze jours dans son entrée ?
Anna ouvre cette armoire, enfile cette robe et les souvenirs reviennent à la surface, ils ébranlent tout. On bascule alors dans les années soixante, on devient Eeva. A partir de là, l’histoire alterne entre passé et présent, les relations se nouent et se dénouent, on comprend, on vibre, on vit leurs joies et leurs douleurs.

Ce livre est magnifique. Il transporte en plein cœur de la Finlande, et la vie y semble douce, comme si le soleil brillait toujours. L’auteure y décrit la lumière, les ombres, les odeurs, les oiseaux et la mer avec une justesse incroyable. On finit par rêver de saunas fumants, de cafés, de brioches à la cannelle.
Mais la beauté est encore ailleurs. L’armoire des robes oubliées est une invitation à vivre et à penser l’amour, à surmonter la fin d’une histoire, à se confronter à la mort. Les réflexions livrées là sont toutes teintées d’une sincérité touchante, parce que les personnages y croient comme si leur vie en dépendait. C’est d’ailleurs un peu le cas. Et tout semble d’autant plus vrai qu’en lisant, on ne peut s’empêcher d’avouer qu’on a déjà éprouvé tout ça. Peut-être différemment, peut-être moins fort, mais on l’a éprouvé quand même.
Au dos de l’ouvrage figure une critique, qui dit que “Certaines scènes, certaines pages de ce premier roman confinent à la perfection”. C’est la vérité. Il se dégage de ces mots une poésie qui donne envie de voir la vie autrement. Imaginer la vie des gens dans le tramway, boire du vin sur une balancelle, faire des colliers de fraise.

C’est frais et léger, tout en étant puissant et profond. Une complétude parfaite.

 

La vie, même heureuse, est moins dramatique en vrai que les rêves. Elle est en même temps plus lourde.  P. 239

 

 James Blake – Limit To Your Love